Ville Blanche
Époque : 17th–20th century
Une grille de demeures ocre jaune en pierre de corail, de murs de bougainvillées, et de rues nommées rue Dupleix, rue Suffren, rue Bussy. Le paysage de rues coloniales françaises le mieux préservé au monde, bâti sur un plan hollandais, rempli de noms français, dans une ville qui fait aujourd'hui partie de l'Inde.
Entrez dans la plus ancienne rue de l'Inde française.
Marchez vers le nord sur la rue de la Marine, la rue nommée non pas d'après une personne mais d'après la mer elle-même, l'institution sans laquelle Pondichéry n'aurait pu survivre. C'est le petit matin. L'air est frais venu du golfe du Bengale, chargé de jasmin et du sel léger de la marée de la veille. Des murs jaunes s'élèvent de chaque côté, leur enduit lisse et chaud dans la lumière nouvelle. Les bougainvillées tombent en cascades violettes sur des balcons en pierre de corail. Quelque part plus loin, quelqu'un déverrouille des fenêtres à volets. Des volets en bois vert, hauts de deux mètres cinquante, peints couleur de vieux verre de bouteille. Ils grincent en s'ouvrant. Les sons du matin arrivent : une sonnette de vélo, une cloche de temple, un appel à la prière au loin.
Vous venez d'entrer dans le paysage de rues coloniales françaises le mieux préservé sur terre. Mais la vérité plus profonde est que vous venez d'entrer dans quelque chose de bien plus étrange. La grille que vous parcourez n'a pas été conçue par les Français. Les bâtiments ne datent pas de l'époque de Dupleix ; ils furent reconstruits après que les Britanniques eurent détruit la ville en 1761. La rue sur laquelle vous marchez fut arpentée par un courtier tamoul qui écrivait en tamoul, et dont le journal est le plus beau portrait que nous ayons du monde colonial français. Rien dans le quartier français n'est simple. Tout y est étonnant.
Avant les Français, avant tout le monde
Cette côte était ancienne bien avant l'arrivée d'aucun Européen. Les Romains vinrent les premiers, ou presque. Trois kilomètres au sud d'où vous vous trouvez, la rivière Ariyankuppam rencontre le golfe du Bengale à un site appelé Arikamedu, et dans la boue de cet ancien port, des archéologues ont trouvé de la poterie arrétine : une vaisselle à glaçure rouge fabriquée à Arezzo, en Italie, marquée des cachets de potiers vivants du temps où Auguste était empereur. Pas des imitations locales. Des originaux. Expédiés d'Italie jusqu'à cette côte précise, il y a environ deux mille ans. Les poètes tamouls du Sangam écrivaient sur les yavanas, les Romains, arrivant avec des navires chargés de vin et repartant avec du poivre et de fines étoffes. Pondichéry était une ville mondiale avant d'être une ville française.
Les Pallavas tinrent cette côte, puis les Cholas, puis les Pandyas, puis Vijayanagar, puis le sultanat de Bijapur. Le nom tamoul local signifiait simplement « ville nouvelle », Puducherry : un lieu qui s'était déjà réinventé bien des fois avant l'arrivée des Européens. Quand un jeune marchand français nommé François Martin posa pour la première fois les yeux sur cette bande côtière plate en 1674, ce qu'il vit fut un village de pêcheurs sur une crête dunaire, adossé à une lagune et un canal, s'étendant vers l'intérieur. Il vit autre chose aussi. Il vit que ce lieu pouvait être tenu.
Les six hommes qui bâtirent une ville
La scène est presque impossible à croire. Nous sommes en septembre 1674. San Thomé, la place forte au nord de Madras que la France avait brièvement tenue, vient de se rendre aux Hollandais. L'amiral français a pris le large. Le supérieur de Martin a été rappelé. Martin se retrouve à Pondichéry avec six hommes. Six hommes et un village de pêcheurs sur le rivage le plus traître, le plus battu par le ressac, le plus dépourvu de port de tout l'océan Indien.
Son protecteur, le gouverneur local Chirkhan Loudy, lui conseille de partir. Tout le monde lui conseille de partir. Martin reste. Son raisonnement, consigné dans ses Mémoires, est précis et presque magnifique de clarté : si la France abandonne ce site, elle ne sera jamais autorisée à y revenir, et les Hollandais l'occuperont immédiatement. Alors il reste. Il écrit des lettres. Il négocie. Il cultive Chirkhan avec la patience d'un homme qui comprend que ce qu'il bâtit prendra des décennies, non des mois. Les Hollandais envoient six navires de guerre en 1678. Martin, avec trente-trois hommes dont deux invalides, prépare les défenses et attend. Le commandant hollandais hésite. Les semaines passent. La paix de Nimègue arrive d'Europe comme un sursis. Les Hollandais repartent.
C'est le véritable moment fondateur du quartier français. Non pas une déclaration, non pas une cérémonie, mais un homme qui refusa de partir.
Martin passa les trois décennies suivantes à bâtir. Des rues, un fort, un canal, une industrie textile. Il mourut ici le 30 décembre 1706 et fut enterré au Fort Saint-Louis. Il ne retourna jamais en France. Il avait quitté Paris en 1665 à l'âge de trente ans, et cette ville fut son seul foyer pendant quarante ans. Une rue porte son nom : la rue François Martin. Marchez-y un matin et pensez à l'homme qui tint ce lieu avec six soldats pendant qu'un amiral prenait le large.
La ville qui parlait à Versailles
Sous les successeurs de Martin, Pondichéry grandit tranquillement. Mais ce fut Joseph François Dupleix, arrivant comme gouverneur général le 15 janvier 1742 sous vingt et un coups de canon, qui transforma cette modeste capitale coloniale en quelque chose que la cour de Versailles ne pouvait ignorer.
Dupleix avait une théorie. Il avait passé des années à Chandernagor au Bengale, observant l'Empire moghol se dissoudre en crises de succession, observant les princes indiens s'affronter avec des armées que quelques centaines de soldats formés à l'européenne pouvaient faire basculer. Il comprenait ce que ses supérieurs à Paris refusaient obstinément d'accepter : que la présence militaire était la condition préalable de la domination commerciale, non une distraction coûteuse. Soutenez le bon prince indien avec des troupes françaises, et vous récoltez non seulement des droits commerciaux mais aussi du territoire, des revenus, et la souveraineté.
Il se mit à le pratiquer. En décembre 1749, le nouveau Nizam d'Hyderabad, Muzaffar Jang, vint en personne à Pondichéry, au Palais du Gouvernement en bordure du parc Bharathi, pour reconnaître son protecteur français. Des princes indiens venaient dans ces rues pour négocier. Des envoyés impériaux moghols étaient reçus dans cette ville. La concession formelle de l'empereur moghol fit de Dupleix le nawab et gouverneur de toute l'Inde du Sud, du fleuve Krishna au cap Comorin. Pondichéry était, sur le papier, la capitale du Deccan.
Un témoin anonyme écrivit en 1746 : « Chaque jour, quand il sort de chez lui, il est précédé de deux drapeaux et d'une escorte d'une douzaine de gardes montés. Quand il défile en cérémonie, il est précédé de plus de cent cavaliers et de trois éléphants, sur lesquels ses drapeaux sont portés, et son carrosse est suivi d'une foule de cavaliers et de bouffons. » Ce n'était pas de la vanité. C'était une politique calculée. Pour être reconnu par les souverains indiens comme un acteur souverain, il fallait en avoir l'apparence. Dupleix en avait l'apparence. Et Pondichéry, pendant une brève et éclatante décennie, en fut le joyau : évoquée à Versailles, redoutée à Madras, stupéfiante pour chaque voyageur qui arrivait par petite embarcation à travers le ressac de Coromandel.
Le gouverneur de Madras, Saunders, écrivit à la Compagnie britannique des Indes orientales en février 1751 : « Les Français s'efforcent de s'établir dans les lieux les plus commodes de la côte et posent les fondations d'un commerce avantageux sans le moindre égard pour les intérêts de leurs voisins. » Robert Clive, ancien comptable devenu commandant militaire, démantela la position française dans le Carnatic pièce par pièce. Paris choisit les dividendes plutôt que l'empire. En octobre 1754, Dupleix quitta Pondichéry à bord du Duc d'Orléans. Il ne devait jamais revenir. Il passa ses neuf dernières années à Paris à se battre contre la Compagnie pour obtenir une compensation et mourut ruiné en 1763, l'affaire toujours ouverte. La statue de bronze sur l'avenue Goubert le montre tel qu'il était à son apogée : face à la mer, vers les navires qui apportèrent son ascension et le ramenèrent chez lui en disgrâce. Il se tient en terre indienne. L'empire qu'il faillit bâtir devint celui d'un autre. Sa statue est toujours là.
L'homme qui observa tout et l'écrivit
Pour comprendre Pondichéry au temps de Dupleix, il faut un livre : le Journal privé d'Ananda Ranga Pillai, douze volumes en tamoul, écrits par l'homme qui fut plus proche de Dupleix que quiconque en vie.
Pillai était le dubash, le courtier en chef et interprète de l'établissement français. Le mot combine des racines tamoules signifiant « deux langues », mais le rôle allait bien au-delà de la traduction : il gérait le volet indien de toutes les opérations commerciales, accordait du crédit, négociait avec les fonctionnaires locaux, et servait de service de renseignement social pour toute la colonie. Son journal enregistre tout. Les humeurs du gouverneur. Les mouvements des officiers français. Les ragots du bazar. Les conversations privées avec Dupleix lui-même, rapportées longuement avec une franchise qu'aucun document officiel ne pourrait égaler. Quand Dupleix parle amèrement de son rival La Bourdonnais, Pillai le consigne en discours direct : « C'est un homme d'un esprit d'une mesquinerie totale, et entièrement indifférent au coup porté à l'honneur français. »
Mais Pillai écrivit aussi l'un des plus beaux passages de l'histoire de l'Inde française, comparant les trois gouverneurs qu'il avait servis à des jardiniers : « Monsieur Lenoir travaillait comme un jardinier. Il enrichissait la terre, labourait, fertilisait et préparait ses récoltes. Il planta des arbres qui fleurirent et dont il apprécia les fruits durant son temps. Monsieur Dumas se contentait de dévorer la récolte. Du temps de Monsieur Dupleix, une tempête dévora le jardin. »
Sa maison se dresse encore dans le quartier français. Plan tamoul autour de cours intérieures, fine sculpture sur bois d'artisans tamouls, proportions coloniales françaises à l'étage supérieur. Passez devant et comprenez que c'est ce qu'était réellement le quartier français : ni français, ni tamoul, mais quelque chose qui n'avait jamais existé nulle part ailleurs sur terre.
L'année où tout fut détruit
16 janvier 1761. Les Britanniques entrent dans Pondichéry. Ils ne l'occupent pas. Ils la rasent.
C'est le fait qui réécrit tout ce que vous pensiez savoir sur le quartier français. Les bâtiments que vous admirez aujourd'hui ne sont pas les bâtiments de Dupleix. Ce ne sont même pas les bâtiments que François Martin construisit. Les Britanniques passèrent trois mois à démolir systématiquement toute la ville, jusqu'aux fondations. Le palais, le Fort Louis, les églises, les entrepôts : tout disparut. Ce n'était pas un dommage collatéral ; c'était une politique. L'objectif était de s'assurer que la France ne puisse jamais retrouver une base opérationnelle sur la côte de Coromandel.
Le gouverneur Law de Lauriston arriva en 1765 pour trouver des décombres là où s'était dressée une ville. Il aurait reconstruit 200 maisons européennes et 2 000 maisons tamoules en cinq mois, suivant l'ancien tracé des rues, parce que les rues elles-mêmes étaient la mémoire de la ville. La grille survécut. Les murs, non. Et voici l'ironie plus profonde : même cette grille célèbre n'était pas française. L'analyse minutieuse de Jean Deloche sur 279 plans de l'époque coloniale a établi que le tracé orthogonal en damier du quartier français fut conçu pendant l'occupation hollandaise de 1693 à 1699. Les Français récupérèrent la ville en 1699 et suivirent simplement le plan. Les noms des rues sont français. La grille en dessous est hollandaise.
Les demeures ocre jaune en pierre de corail devant lesquelles vous passez aujourd'hui, leurs façades à volets peintes en moutarde, crème, et or pâle, datent en grande partie du siècle paisible qui suivit 1816. Ce sont des bâtiments de l'époque de la Restauration sur une grille hollandaise, dans une ville qui se souvient de tous ceux qui y sont jamais venus.
Le philosophe et le poète
La ville coloniale française avait une qualité extraordinaire : c'était le seul territoire de cette côte que les Britanniques ne pouvaient toucher. Au début du XXe siècle, deux grands Indiens le choisirent pour cette raison.
Le poète tamoul Subramania Bharati arriva en 1908, fuyant les poursuites britanniques pour son journalisme révolutionnaire. Il écrivit ses poèmes les plus célébrés dans ces rues, soutenu par l'étrange sécurité d'une terre étrangère.
Puis vint Sri Aurobindo. Le 4 avril 1910, le philosophe et ancien nationaliste révolutionnaire descendit d'un navire dans le port de Pondichéry. Le navire s'appelait le SS Dupleix : une petite plaisanterie précise de l'histoire. Il avait quitté Calcutta en secret pour échapper à une troisième poursuite pour sédition. Le territoire français signifiait que la France ne pouvait le livrer. La Grande-Bretagne observait. Il resta. Il ne repartit jamais. Il se retira dans le silence, le yoga, et la philosophie. L'Ashram qu'il établit en 1926 devint une ville dans la ville. Les fleurs sur le samadhi dans la cour principale sont remplacées à toute heure par des pèlerins venus de toute l'Inde. Tenez-vous-y un matin. Le silence est authentique.
Les rues qui survécurent à tout
Quand Pondichéry passa à l'Inde le 16 août 1962, une chose remarquable se produisit : rien n'arriva aux panneaux de rue.
La rue Dupleix survécut. La rue Bussy survécut. La rue Lally-Tollendal survécut, nommée d'après le commandant français qui rendit cette ville en 1761, fut jugé pour trahison à Paris, et fut décapité. Sa rue se trouve aux côtés de celles de ses collègues ; la mémoire du quartier français est complète, non sélective. Les panneaux sont bilingues aujourd'hui : nom français au-dessus, translittération tamoule en dessous, à chaque coin de rue. Pondichéry est la seule ville d'Inde où les noms de rues coloniaux français ont survécu intacts à la décolonisation.
Comment la parcourir
Vous avez environ deux heures avant que la chaleur ne monte et que les rues ne se remplissent de circulation. Commencez à Notre-Dame des Anges sur le front de mer et marchez vers le sud le long de la rue Dumas. Regardez les façades : pierre de corail, enduit à la chaux, fenêtres à volets peintes en vert, bleu, et blanc. La pierre est locale, extraite de récifs coralliens sous-marins ; le savoir-faire est tamoul ; les proportions sont françaises. Rien n'est purement une seule chose. Tournez vers l'ouest sur la rue Dupleix. La Bibliothèque Romain Rolland, fondée en 1827, conserve 400 000 volumes et la mémoire d'une ville qui lisait en trois langues. Le parc Bharathi occupe l'espace où les envoyés moghols s'approchaient jadis du Palais du Gouverneur. L'Aayi Mandapam en son centre, quatre colonnes classiques sous un dôme, honore une courtisane tamoule nommée Aayi qui fit démolir sa propre maison pour bâtir un réservoir d'eau pour la ville, et que Napoléon III jugea digne d'un monument gréco-romain permanent. Colonnes européennes, légende indienne.
Revenez au crépuscule. Le muret de granit bas le long du front de mer sera plein de monde : toute la ville vient y respirer à la fin de la journée. La lumière devient dorée sur les murs ocre. Le golfe du Bengale s'assombrit. Un prêtre à Notre-Dame des Anges ferme le portail latéral. Quelqu'un joue de la musique dans une cour derrière vous. Deux femmes âgées partagent les marches du socle de la statue de Dupleix, ne regardant pas du tout le bronze, juste la mer.
Cette ville observe la mer depuis que les Romains apportèrent du vin d'Italie et repartirent avec du poivre et de fines étoffes. Elle continuera de l'observer longtemps après votre départ.
À observer
- Marchez d'abord dans la rue de la Marine : la rue la plus proche de la mer, nommée non pas d'après une personne mais d'après l'institution sans laquelle Pondichéry n'aurait pu survivre. Le bâtiment principal de l'Ashram de Sri Aurobindo lui fait face aujourd'hui.
- La maison d'Ananda Ranga Pillai : plan de cour tamoul, façade coloniale française. Le plus bel exemple d'architecture domestique interculturelle de la ville, et la demeure de l'homme dont le journal est le témoignage le plus intime de la Pondichéry de Dupleix.
- Regardez les panneaux de rue : bilingues français et tamoul, côte à côte. Pondichéry est la seule ville d'Inde où les noms de rues coloniaux français ont survécu intacts à la décolonisation.
Horaires : Rues ouvertes ; meilleure exploration 7h00–10h00 avant la circulation
Entrée : Gratuit
Conseil : Tout le quartier se parcourt à pied en 2 à 3 heures. Commencez à Notre-Dame des Anges et marchez vers le sud le long de la rue Dumas, puis coupez vers l'ouest sur la rue Dupleix. Procurez-vous une carte patrimoniale à l'office de tourisme ou à l'Institut français.
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