Les anciens combattants
Sur l'avenue Goubert se dresse un monument aux morts que la France conserva après 1954. C'est le seul morceau de terrain de la promenade qui soit techniquement encore français. Les noms qui y figurent racontent une histoire de citoyenneté, de loyauté, et d'une communauté qui suivit une voie singulière à travers le XXe siècle.
Sur l'avenue Goubert, la promenade du front de mer qui longe la bordure de l'ancien quartier français de Pondichéry, se dresse un monument aux morts. Il fut inauguré le 3 avril 1938, face au golfe du Bengale. Son inscription recense les noms des hommes des Cinq Comptoirs de l'Inde française (Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor) morts au service de la France.
Après le transfert de 1954, la France le conserva. Le Consulat général de France l'entretient encore et organise des commémorations annuelles où des officiels français déposent des gerbes. C'est l'une des dernières expressions physiques de la présence de l'État français dans une ville qui fut jadis la capitale de son empire indien.
Le fondement juridique
Le service militaire des soldats indo-français reposait sur une structure juridique sans équivalent dans l'Empire britannique. En Inde française, un résident indien qui choisissait de renoncer à son statut personnel (hindou ou musulman) et de se soumettre au Code civil français devenait renonçant : citoyen français à part entière, avec les pleins droits et les pleines obligations, y compris la conscription militaire.
Un arrêt de la Cour de cassation de 1852 avait ouvert cette voie à tous les Indiens des Cinq Comptoirs, confirmé par un décret présidentiel en 1881. Au fil des décennies suivantes, en particulier parmi les familles tamoules catholiques urbaines de Pondichéry et Karikal, la renonciation devint le mécanisme par lequel une communauté se définissait elle-même : française par le droit, tamoule par la culture, catholique par la foi, et soumise à la levée en masse quand la France partait en guerre.
La Première Guerre mondiale
Les pertes catastrophiques de la France à Verdun et sur la Somme en 1916 créèrent une crise de main-d'œuvre qui poussa Paris à mobiliser chaque territoire disponible. Pour ceux qui n'étaient pas soumis à la conscription, les recruteurs firent une offre explicite : engagez-vous, et recevez en retour la citoyenneté française. C'était une promesse transactionnelle qui accéléra la croissance de la communauté renonçante sur une génération.
Les recrues servirent dans des unités de l'armée française sur le front occidental, leurs noms de famille tamouls transcrits dans l'orthographe française sur les documents et les monuments d'une guerre menée à dix mille kilomètres de leur côte. Les noms sur le monument de l'avenue Goubert en sont la trace lisible : une communauté qui exprima sa francité sous la forme la plus exigeante qui soit.
1940 : le ralliement à la France libre
Quand la France tomba en juin 1940 et que l'armistice de Vichy fut signé, l'Inde française fit face au même choix que chaque territoire français d'outre-mer. Elle choisit rapidement. Le gouverneur Jean Raphaël Bridet se déclara pour la France libre en juillet 1940, faisant de l'Inde française l'un des tout premiers territoires coloniaux à rejoindre de Gaulle. La logique géographique était claire : l'Inde française était entièrement entourée par l'Inde britannique, et sa survie dépendait de la coopération britannique. Mais il y avait plus que la géographie dans ce choix.
Sri Aurobindo, en réclusion dans son ashram depuis 1926 et ne recevant aucun visiteur extérieur, fit une déclaration publique de soutien à la cause alliée. Il déclara que les forces alignées sur Hitler représentaient une obscurité incompatible avec l'évolution humaine, et contribua financièrement à l'effort de guerre. Son autorité morale dans la ville donna à l'alignement gaulliste une dimension qui dépassait le calcul administratif.
D'un territoire d'environ 300 000 habitants, des volontaires s'engagèrent et combattirent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Charles François Baron, qui allait devenir le dernier gouverneur de l'Inde française de 1945 à 1954, était lui-même un gaulliste convaincu qui, selon son fils, envoya le premier télégramme reçu par de Gaulle à Londres, le 18 juin 1940. Le fil qui reliait la France libre à l'Inde française courait des plus hauts niveaux de l'administration coloniale jusqu'aux familles dont les fils revêtirent l'uniforme français et partirent.
Le poids du transfert
La guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie produisirent de nouveaux engagements, en nombre décroissant, à mesure que le transfert politique des Cinq Comptoirs devenait de plus en plus inévitable. Les familles qui avaient envoyé des pères sur le front occidental et des fils dans la France libre faisaient maintenant face à une question qu'aucun arrangement diplomatique ne pouvait rendre indolore : la citoyenneté française ou indienne.
Des familles dont la loyauté militaire envers la France s'était exprimée de la manière la plus concrète possible, par le service, les blessures et la mort, se voyaient demander de choisir entre le pays auquel leurs ancêtres avaient légalement appartenu et le pays dans lequel elles vivaient. Beaucoup choisirent la France. Elles restèrent à Pondichéry comme ressortissants français, les optants, toujours sur la promenade, toujours dans les mêmes rues, mais munies d'un passeport différent de celui de leurs voisins.
Le monument
Le monument de l'avenue Goubert reste sous la garde de la France en vertu d'une clause spécifique du transfert de 1954. Comme l'a consigné David Annoussamy, l'historien du droit de Pondichéry : c'est le lieu de rassemblement d'une profonde valeur sentimentale pour les anciens militaires, qui forment le noyau de la communauté française.
Quand des officiels français passent par Pondichéry, c'est là qu'ils viennent. Il fait face à la mer d'où plus aucune flotte française n'arrivera jamais. Les noms y sont toujours. Le Consulat y dépose ses gerbes. Et dans une ville où trois siècles de présence française ont été absorbés et rendus largement, paisiblement indiens, ce coin de l'avenue Goubert a été conservé, spécifiquement et délibérément, comme appartenant à la France.
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